Makhtar Diop : « le temps de la révolution énergétique en Afrique »

makhtar-diop-m

Le Vice-président de la Banque mondiale pour l’Afrique, Makhtar Diop est convaincu que l’aide au développement peut provoquer une révolution verte en Afrique

Paris Match. La Banque mondiale annonce 75 milliards de dollars pour les pays les plus pauvres sur trois ans*, est-ce une surprise pour vous ?

Makhtar Diop. Ce n’est pas une surprise mais il s’agit d’une très bonne nouvelle ! Cela va nous permettre de doubler les ressources dans les pays fragiles. Aucune institution au monde ne fait un tel effort. 

Les contributions des pays donateurs sont pourtant relativement stables, comment avez-vous pu dégager une telle marge ?

Nous combinons nos propres ressources avec celles de donateurs. L’innovation est l’utilisation de la surface de crédit rendue possible grâce à la note « AAA » attribué à la Banque mondiale par l’agence de cotation Standard & Poor’s.

« 2 milliards de dollars supplémentaires pour les réfugiés »

Comment allez-vous utiliser ces ressources supplémentaires ?

Nous allons allouer 2 milliards de dollars supplémentaires pour les réfugiés par an d’ici 2020. On parle toujours de la Syrie, mais il y a 18 millions de réfugiés en Afrique, dont 12,5 millions de déplacés internes. Le Haut conseil des Nations-Unis pour les réfugiés (UNHCR) a chiffré à 260 millions de dollars le coût annuel des réfugiés sur l’économie kenyane. Les dirigeants africains en accueillent depuis 40 ans et se plaignent du manque d’efforts de la communauté internationale. Certains camps en Afrique ont 40 ans d’existence, des générations successives y grandissent.

Concrètement, qu’allez-vous faire ?

Nous allons d’abord recenser les populations. La plupart n’ont même pas de documents officiels. Nous tâcherons pour ceux qui veulent retourner dans leur pays d’origine de créer les conditions d’un retour. Pour les autres, ceux qui restent, nous allons créer les conditions nécessaires pour des activités économiques. Au Kenya se trouve l’un des plus grands camps de réfugiés d’Afrique, nous avons identifié des endroits où les autorités nous autorisent à créer des hameaux avec des infrastructures de bases: écoles, centres de soin, points d’eau. En donnant de quoi acheter deux ou trois chameaux pour commencer une activité d’élevage, on pourrait stimuler l’économie locale. On veut en profiter pour offrir l’opportunité aux femmes d’accéder aux services d’éducation qu’elles n’ont pas. C’est très important d’ajouter aux réponses à court terme, des réponses sur le long terme. Dans ce cas, le problème du long terme c’est le taux de fécondité particulièrement important en Afrique. Si les femmes continuent d’être victimes de mutilations, de ne pas avoir accès à l’éducation, ni à la terre, elles continueront de faire 7 à 8 enfants.

Quelle part de l’aide au développement est-elle consacrée à la lutte contre le réchauffement climatique ?

Avant la Cop21, c’était plus difficile parce que les discussions portaient sur le contrôle des émissions de gaz. Cela concerne surtout la Chine, les Etats-Unis et l’Union européenne. Les pays africains nous disaient très justement « ce n’est pas notre problème ! On n’a même pas d’électricité pour faire marcher nos usines et vous nous parlez d’émission de gaz ! » L’Afrique est plutôt victime des changements climatiques. On connaît les conséquences: par exemple l’érosion côtière avec la montée des eaux qui menace la plupart des capitales qui sont des villes côtières. 

« 2,5 milliards de dollars dans le domaine privé pour garantir des investissements à risque. »

Les chocs climatiques se multiplient avec de plus en plus de sécheresses et d’inondations. Le Malawi subit soit une sécheresse, soit des inondations depuis 5 ans. Enfin, la gestion de l’eau, une ressource qui se raréfie. Le lac Tchad donne lieu à une grande discussion de scientifiques. Toujours est-il, la surface de l’eau se réduit et c’est une des raisons du développement de Boko Haram. Les populations y vivaient de la pêche et de l’élevage. Ceux diopmakhtarqui n’ont plus de quoi vivre se voient proposer une Kalachnikov et 100 dollars. Donc, la question des émissions de gaz paraît bien lointaine pour les dirigeants africains. Dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique, nous soutenons ce que l’on appelle les dépenses d’adaptation, autrement dit la création d’énergie qui n’émettent pas de carbone. Cela correspond à 23% de nos investissements.

Quels types de projets allez-vous mettre en place ?

 Lors de la conférence pour le plan de financement pour le Burkina Faso la semaine dernière, les intérêts pour les projets énergétiques ont dépassé toutes nos attentes. Les entreprises sont très demandeuses. Certaines se disent prêtes à installer des centrales de plusieurs dizaines de mégawatts. Ce qui les retient c’est le facteur risque. Elles peuvent douter de la fiabilité de certaines sociétés de distribution d’électricité. C’est là où nous intervenons pour offrir des garanties. Nous allons ainsi consacrer 2,5 milliards de dollars dans le domaine privé pour garantir des investissements à risque. C’est une nouveauté.Le potentiel énergétique en Afrique est fantastique, on le voit avec les projets de Kandadji au Niger, de Lom-Pamgar au Cameroun, , de Swapiti et Kaleta en Guinée. Puisqu’on ne part de pas grand-chose en matière énergétique, on peut faire un saut qualitatif. Pas de charbon, ni de nucléaire, on passe directement à l’âge de l’énergie propre. Une vraie révolution énergétique avec le solaire et l’hydraulique. Le monde doit nous soutenir pour ça. C’est une occasion unique. 

Vos partenaires sont en grande partie les Etats, comment aider un état fragile à intervenir dans un endroit où justement il est absent ?

On essaye de travailler sur le renforcement institutionnel de l’Etat sur les collectivités locales et les institutions décentralisées. On aide les maires à augmenter leur capacité à mobiliser des ressources. Nos efforts pour atteindre les populations peuvent être soutenus ou appuyés de manière sérieuse et transparente par la société civile et les ONG. Nous avons des partenariats forts avec les Nations-Unies notamment en RCA ou en Somalie. On voit de moins en moins de cloisonnement entre différents intervenants. Le rapprochement de l’AFD avec la Caisse de dépôt et consignation illustre l’effort d’augmenter les capacités des collectivités locales et décentralisées. Nous travaillons avec l’association des maires africains, au Kenya c’est notre principal partenaire pour aider à atteindre les populations.

* En 2013, la 17ème reconstitution de l’Association internationale de développement (Ida17) avait permis une levée de fonds de 52,1 milliards de dollars. Pour l’Ida18 qui s’est tenu à Yogyakarta, Indonésie jeudi 15 décembre, le montant est porté à 75 milliards de dollars. L’Ida est l’institution de la Banque mondiale qui vient en aide aux pays les plus pauvres.

François de Labarre
parismatch

B