Vers la fin du conflit Pygmées-Bantous : une cohabitation pacifique est-elle possible?

Depuis 2013, un conflit meurtrier se vit entre les bantous de l’ethnie Luba et les Pygmées de l’ethnie Twa dans la province du Tanganyika, au sud-est de la RD Congo. Cependant, à l’issue d’un forum de trois jours organisé par le Ministère  des Affaires Intérieures de la RD Congo, les deux ethnies ont signé un  pacte  « de non-agression « , laissant espérer la fin de ce conflit qui a coûté la vie à une centaine de personnes. Ci-dessous, une interview de l’Abbé DAVID LUHAKA, Répondant de l’Observatoire des Ressources Naturelles de Kalemie (ORN Kalemie), une structure diocésaine de la CERN/CENCO nous donne quelques détails sur ce conflit.

Communication CERN : A quand remonte le conflit Pygmées-Bantous?

Abbé David : En tenant compte des faits historiques   et des causes que les uns et les autres mettent en avant ,les raisons suivantes sont avancées  :Us et coutumes qui relèguent les pygmées aux individus inférieurs aux bantous ,revendications des Twa à l’autodétermination,  la lutte  des pygmées  pour la reconnaissance de leur identité et leur droit à la participation et à la gestion de la chose publique mais aussi et surtout cette possibilité de se marier aux filles Bantous ,  les massacres de Lwela  ( Manono ) en  2013 où 18 femmes et des enfants avaient été brulés vifs. Par la suite, les pygmées vont à leur tour  se venger en tuant et violant les femmes bantous en représailles ; ainsi vont se poursuivre ces attaques et contre-attaques qui se muent   aujourd’hui « conflit Pygmées-Bantous« 

Communication CERN : En dehors des raisons que vous avez citées ci-haut, pensez-vous qu’il existerait d’autres motifs tacites?

Abbé David : Bien sûr qu’il en existe et même plusieurs autres raisons  parmi lesquelles on peut citer l’activisme des groupes armés, la marginalisation  ou discrimination des pygmées , l’absence de l’autorité de l’Etat , la mauvaise sensibilisation de certaines ONG , la mauvaise démobilisation , les discours incendiaires de certains politiciens, la pauvreté grandissante ,  le fétichisme ambiant dans la zone, la revendication  d’avoir des terres propres aux twa ,  les viols commis par certains twa , l’ethnisme, absence de justice, sentiment de supériorité d’une communauté sur l’autre, intérêt économique, insuffisance des services sociaux, accès à la terre, violation de droits de l’homme, chômage, etc

De ces raisons, il faut dégager les causes profondes  (lointaines et immédiates) , les facteurs  favorisants  , et les éléments déclencheurs :

  • Causes lointaines: Us et coutumes qui relèguent les pygmées aux individus inférieurs aux bantous ; les injustices structurelles, la marginalisation  ou discrimination des pygmées,
  • Causes immédiates : le massacre de Lwela, Revendications des Twa à l’autodétermination, l’absence de l’autorité de l’Etat, la revendication d’avoir des terres propres aux twa, l’instrumentalisation des parties belligérantes,
  • Facteurs favorisant le conflit : l’activisme des groupes armés, la pauvreté grandissante, le fétichisme ambiant dans la zone, intérêt économique, insuffisance des services sociaux, accès à la terre, violation de droits de l’homme, chômage, etc
  • Les éléments déclencheurs du conflit : la mauvaise sensibilisation de certaines ONG ; les discours incendiaires de certains politiciens, les viols commis par certains twa, l’ethnisme, sentiment injustice, etc

A bien analyser les éléments ci haut listés, on voit que la plupart des raisons avancées sont soit des facteurs favorisants, soit des éléments déclencheurs du conflit. Les véritables  raisons sont essentiellement d’ordre identitaire, même si d’autres (politiques, économiques ou sociales) peuvent s’y greffer.

Communication CERN : Pensez-vous que les Ressources naturelles y sont pour quelque chose?

Abbé David L : Bien sûr que oui. Elles sont même une des grandes raisons tacites de ce conflit. Tous les territoires touchés par ce conflit notamment Manono, Nyunzu, Kabalo, Kalemie et actuellement Moba regorgent des minerais  (l’or, le coltan, la cassitérite, etc.). Pour les pygmées, les bantous exploitent les ressources sur leur terroir sans leur payer de redevances. Il y a trop peu ( ou pas) de  Chefs coutumiers de haut rang  qui sont pygmées  et  à qui on peut donner la redevance minière ; la plupart des chefs coutumiers étant de bantous ;  voilà qui  parfois pousse  les pygmées à envier  de briguer le poste de chef coutumier de haut rang ( chef de groupement  ou  chef de chefferie /secteur ) de manière à bénéficier de ces avantages

Communication CERN : A en croire les médias aussi bien nationaux qu’internationaux, le récent forum tenu à Kalemie a abouti à un accord de « non-agression » signé par les deux communautés. Croyez-vous que ce forum a résolu les sources principales de ce conflit?

Abbé David L : En partie Oui, puisqu’à la suite de ce forum, près de 54  résolutions  ont été retenues. Il s’agit entre autres :

  • Arrêter immédiatement les assassinats, les incendies  villages et infrastructures sociales par le désarmement volontaire ou forcé de tout milicien twa oubantous
  • Déclarer la province du Tanganyika province sans «  arcs, ni lances ni flèches »
  • Mettre en place un Comité de suivi des résolutions avec des acteurs mixtes, mais ne devant pas être   piloté par  un agent public
  • Interdire la détention des flèches. Pour en détenir, il faut une autorisation de l’Etat.
  • Promouvoir l’emploi des Peuples autochtones pygmées
  • Promouvoir les ONGs prônant la cohabitation pacifique et radier toutes les ONG suspectées d’alimenter le conflit
  • Assurer une assistance sociale aux déplacés et retournés
  • Construire les écoles de façon équitable dans les villages pygmées et bantous
  • Sanctionner les contrevenants à ces résolutions
  • Etc .

Il importe par ailleurs de signaler que si rien n’est pas fait  pour la mise en application de ces résolutions, le conflit  restera intact avec risque de voir les violences se poursuivent.

Communication CERN : Pensez-vous qu’il est possible d’espérer une attente durable entre ces deux groupes?

A mon avis, la cohabitation pacifique entre bantous-pygmées est possible. Si les deux communautés vivent en paix dans d’autres contrées de la RDC, il n’est pas impossible de  revoir ces deux groupes refaire leurs bonnes relations d’antan. Mais cela nécessite que l’autorité de l’Etat soit rétablie  dans le Tanganyika  et que  les criminels qui usent les flèches  (et autres armes blanches) sur les autres soient punis conformément à la loi. On doit éviter des atténuantes liées à la qualité ou l’appartenance éthique(pygmées ou bantous) des personnes qui usent des armes blanches (dont les flèches essentiellement)  sur les autres. Aussi, faudrait-il  que l’on décrypte les véritables belligérants et tireurs de ficelles dans les deux camps.

Communication CERN : Merci monsieur l’Abbé pour avoir répondu à notre invitation.

Abbé David L : C’est moi qui vous remercie et vous souhaite un fructueux travail.

Propos recueillis par la CERN

B